Athlétisme : difficile de courir pour la Palestine

C’est l’homme le plus rapide de la Palestine. Mahommed Abu Khosa est né à Gaza il y a 24 ans. L’année dernière, il est devenu le premier palestinien à courir le 100 mètres aux Jeux Olympiques. Un an après son rêve brésilien, il renonce désormais à courir pour son « pays ».

Bonjour Mohammed, vous habitez toujours à Gaza aujourd’hui ?

Non, je ne suis plus à Gaza.  Je suis à Dubaï où je m’entraîne.

Quand avez-vous quitté Gaza ?

Il n’y a pas si longtemps. Mais généralement, je pars et je reviens. Je passe deux ou trois mois hors de Gaza pour m’entraîner puis je rentre à la maison. C’est comme ça depuis 2013. Mais cette année, j’avais peur de revenir après être resté longtemps à l’étranger parce que ce n’est pas facile de ressortir. Je ne suis même pas rentré pour voir ma famille.

Quand vous arrivez ou que vous sortez de Gaza, il y a beaucoup de contrôles, de checkpoints ?

Quand vous rentrez, vous ne pouvez pas savoir quand vous ressortirez. Même en tant qu’athlète, même pour les malades, c’est très difficile de quitter Gaza. Donc c’est vraiment compliqué pour moi de m’entraîner comme professionnel, d’aller aux compétitions. J’ai manqué tellement de compétitions parce que je ne pouvais pas sortir de Gaza. Parfois je reste dix, onze, douze mois bloqué à Gaza. Ça dépend de l’ouverture des checkpoints.

Mohammed Abu Khosa à l’entraînement – Crédits photo : M.AK

C’est difficile pour vous ?

C’est très dur. Par exemple… non c’est pas un exemple, c’est la réalité : ma sœur s’est mariée, mon frère s’est marié, ma sœur a eu un bébé, mon frère va bientôt en avoir un aussi.  Et moi je ne peux pas aller les voir. C’est très difficile…

S’entraîner à Gaza, ça l’est encore plus ?

Oui, c’était vraiment difficile de s’entraîner à Gaza. Parce qu’il y a plein de choses que vous n’avez pas, comme un staff par exemple (ndlr : entraîneur, kiné). Et vous n’êtes pas soutenu en tant qu’athlète. Donc c’est vraiment dur de s’entraîner là-bas.

Mohammed Abu Khosa travaille ses départs – Crédits photo : M.AK

Comment faisiez-vous quand vous avez débuté l’athlétisme ?

J’avais 10 ans. Le problème, c’est pour devenir professionnel. J’étais un très bon athlète mais je n’avais aucun soutien. Dans mon pays, on ne s’occupe pas des sprinters.  Moi je me connais, je savais que je pouvais faire quelque-chose de beau. Mon père aussi m’a beaucoup encouragé. Aujourd’hui encore, il m’aide, il me soutient, il me parle. Quand j’ai voulu arrêter l’athlétisme, car ce n’était pas important pour mon pays, il m’a dit de continuer. Alors je me suis entraîné très dur pour devenir ce que je suis maintenant. J’ai perdu mon petit frère en 2012 dans la guerre mais j’ai continué l’athlétisme.

Pourtant, vous avez décidé d’arrêter de courir pour la Palestine après les Jeux Olympiques de Rio ?

J’ai arrêté parce qu’ils ne me considèrent pas. Moi, j’ai fait énormément de choses pour mon équipe nationale. Mais eux, qu’est-ce qu’ils ont fait pour moi ? Je leur ai demandé, j’ai besoin d’un job, j’ai besoin d’une maison, mais je n’en ai pas. Ils ne me donnent pas de salaire. Ils ne me donnent pas ce dont j’ai besoin, donc j’ai dit : « si vous ne me le donnez pas, ok, j’arrête ».

Les Palestiniens et les Jeux Olympiques

Vous aimeriez courir pour un autre pays ?

Courir pour un bon pays, peut-être. Mais je ne sais pas encore.

Vous ne regrettez pas votre choix ?

J’ai fait 10’50” au 100 mètres (ndlr : 10’55”, record de Palestine). Aux Jeux Olympiques de Rio, j’étais le premier athlète palestinien qualifié pour les séries du 100 mètres. Je voulais marquer l’histoire de mon pays.

Et maintenant ?

Je n’ai pas de travail, j’ai arrêté l’école pour m’entraîner avec les membres de la Fédération, je ne rentre plus chez moi…

Vous êtes malgré tout devenu une idole à Gaza ?

Oui, oui bien sûr, tout le monde à Gaza est très fier de moi. Tous les athlètes, les anciens, les jeunes, croient en moi. Ils ont vu ce que j’ai fait. Ils ne pensaient pas qu’un palestinien pouvait descendre sous les 11 secondes au 100 mètres. Et je suis un vrai palestinien, je viens d’une famille palestinienne. Ma famille vit à Gaza, mon père vient de là, tout le monde dans mon pays est fier de moi. J’espère qu’un jour, quelqu’un fera mieux que moi.

Pour terminer, quel est votre plus beau souvenir lors de votre carrière ?

Le premier moment de ma carrière qui a rendu ma famille fière de moi, c’était en Russie, aux championnats du monde. 

En 2012, je devais participer à une petite compétition. Et mon frère voulait me voir à la télé. Mais les petites compétitions, on ne les voit pas à la télé. Alors il a attendu, il a attendu devant la télé mais je ne suis pas passé. Deux-trois jours après, je suis rentré chez moi. Ma mère m’a dit « tu sais, ton frère a attendu toute la journée devant la télé, il voulait te voir, mais il n’a pas pu ». J’étais désolé, mais il m’a promis qu’il me verrait un jour à la télé. Cette même année, lors de la guerre entre Israël et la Palestine, mon frère est mort. J’ai été très affecté. Ça a été dur pour moi.

L’année suivant, en 2013, il y a eu les championnats du monde en Russie. Mon père m’avait soutenu après la mort de mon frère, pour que je m’entraîne dur. J’y suis allé, pour représenter mon pays, la première fois de ma vie dans un championnat du monde. J’ai couru le 100 mètres en moins de 11 secondes. Une première pour la Palestine. J’ai fait 10’87.

Avant la course, je suis arrivé le premier sur le stade. Et à ce moment-là, vous savez qui je vois ? Mon frère. C’était mon frère qui rêvait de me voir à la télé, je l’ai vu dans le stade… et je me suis arrêté. Je ne sais pas ce qui m’est arrivé…

C’est le premier moment marquant pour moi. Je ne peux pas dire ce que j’ai ressenti. Alors qu’il était mort, je l’ai vu et j’ai senti qu’il m’avait vu ce jour-là. Donc je sais que même s’il est mort, il est fier de moi.

Louis de Bergevin et Thibault Sarrazin

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