À 20 ans, ils sont le futur de la culture à Gaza

Être un artiste à Gaza, c’est faire face à des dizaines d’épreuves : résister à  la pression sociale, réussir à acheter du matériel, respecter les règles du gouvernement… avec peu d’espoir de pouvoir quitter le pays. Mais l’art n’est pas mort pour autant à Gaza. Des jeunes se battent pour faire vivre la culture sur cette bande de terre. Portraits.

Fares Anbar et le Sol Band : l’étoile montante

La carrière musicale de Fares commence réellement en 2008. Il joue depuis longtemps déjà des percussions. Avec ses amis – au piano et à la guitare – il crée le « Sol Band ».  Aujourd’hui, Fares a 21 ans et son groupe est l’un des plus populaires auprès des jeunes gazaouis.  Ils interprètent des chansons orientales, avec parfois quelques rythmes d’occident.  Des reprises aussi de chansons connus à Gaza. Elles parlent d’amour, d’héritage et de la Palestine…

Ils répètent quand ils peuvent dans une petite salle de l’école de musique Sayed Darwich. Fares y est maintenant professeur de percussion. Mais les répétitions ne sont pas facile avec trois heures d’électricité par jour. Alors les musiciens achètent du fuel pour le générateur de secours. Cinq à dix dollars pour chaque répétition, une fortune.

« Si on a un concert par an, on est chanceux »

Le problème est encore plus grand pour se produire. Sol Band, comme tous les groupes de Gaza, doit demander aux autorités locales un permis pour jouer en concert. Des demandes qui peuvent prendre des mois, alors qu’en Cisjordanie la vie culturelle est foisonnante. Le Hamas n’autorise pas tous les styles de musique et met plutôt en valeur les musiciens les plus traditionnels.

Le Sol Band est souvent obligé de jouer dans des restaurants – les autorisations plus facile à obtenir – au grand damne de Fares. Le son n’est pas aussi bon que sur une vraie scène. Et les autorités de Gaza veillent. Dans la salle, si la mixité est autorisée, les garçons et les filles sont séparés à l’entrée et placés de chaque côté de la salle. “Un mari et sa femme ne peuvent pas écouter un concert ensemble.” Et le public ne doit pas être trop “actif”.

Mais depuis 2014, le public est de plus en plus actif. Le 22 juin de cette année, le chanteur gazaouis Mohammed Assaf remportait “Arab Idol”,  l’équivalent de la “Nouvelle Star” pour le monde arabe. Sa victoire a créé un véritable émoi dans toute la Palestine. On réalise des films sur lui. A Gaza, de plus en plus de jeunes se mettent à jouer de la musique. Les groupes se multiplient.

Fares, lui, continue de mélanger les rythmes des musiques du monde aux mélodies orientales. Il joue maintenant de la batterie et le Sol Band s’est enrichi de nouveaux musiciens : un flûtiste, parfois un violoniste, et d’autres instruments plus surprenant…


Majdi Al Jilda : l’accordéoniste de Gaza

Majdi est l’un des musiciens qui rejoint occasionnellement le Sol Band. A 25 ans, il serait le seul accordéoniste de Gaza. Il a appris à jouer de cet instrument en 2008. Avant, il était pianiste. Comme tous les musiciens à Gaza, il a dû faire venir à prix d’or son instrument de Cisjordanie. Pour un accordéon, c’est encore plus cher. Ce genre d’instrument ne coure pas les rues au Moyen-Orient.

Majdi est tombé amoureux des sonorités si particulières de l’instrument. Une particularité qui intrigue. A chaque fois qu’il joue avec le conservatoire national Edward Said ou avec l’école de musique Sayed Darwich, le public gazaoui s’interroge sur cet étrange instrument. “Il y a toujours beaucoup de curiosité quand j’arrive. On me demande ce que c’est, comment ça s’appelle…”

Les rares fois où il joue seul, il interprète des morceaux traditionnels. Selon lui, les gazaouis ne sont pas encore prêt à entendre des mélodies occidentales avec un instrument si peu conventionnel. 


Nana Ashour : la fille aux baguettes

Nana est une jeune fille de 17 ans, et c’est la première batteuse de Gaza. Comme Fares, Nana a d’abord commencé à jouer des percussions, et depuis un peu moins d’un an, de la batterie. Fares est son professeur à l’école de musique Sayed Darwich.

Les parents de Nana la soutiennent et l’encourage dans son art. Une chance qui n’est pas donnée à toutes les jeunes filles de Gaza. Depuis qu’elle joue de la batterie, elle doit faire face aux invectives de certains parents. “Pourquoi joue-t-elle de la musique ? », « Elle ne porte pas le hijab !”, “Ce n’est pas acceptable dans l’islam”. Mais cela ne l’empêche pas de continuer de vouloir réaliser son rêve : devenir batteuse professionnelle. Mais à Gaza, réalisé son rêve n’est jamais simple.

Ici, les filles n’ont pas le droit de se produire en concert, à l’exception des enfants de dix à douze ans qui interprètent des chansons traditionnelles. Le premier objectif de Nana a donc été de monter sur scène. Il y a deux mois, elle réussit à trouver dans une petite salle, mais une fois ses baguettes en main devant le public, les autorités entrent et ordonnent aux organisateurs de lui faire quitter le plateau.

Ça a été très dur. Elle a bien failli abandonner son rêve après cette déconvenue. Mais encouragée par Fares, elle reprend les baguettes et continue de s’entraîner. Elle en est sûre maintenant, elle deviendra batteuse professionnelle, mais pour cela, elle devra quitter Gaza.

C’est d’ailleurs l’objectif de presque toutes les musiciennes à Gaza. Depuis 2014, le nombre de filles inscrites au conservatoire national a considérablement augmenté. Mais les musiciens à Gaza le savent, garçons comme filles, dans la situation actuelle, ils devront partir ailleurs pour montrer leur talent et être enfin appréciés à leur juste valeur.


Raglan Ashour : par delà les frontières

Raslan a 17 ans et joue de la trompette depuis l’âge de dix ans. Un instrument singulier à Gaza. Les sonorités du cuivre sont peu connu du public. C’est le premier trompettiste de l’orchestre du conservatoire Edward Said. Il interprète surtout du classique mais se produit parfois dans des concerts de jazz.

Il y a trois ans, il remporte le concours du meilleur jeune trompettiste de Palestine et rejoint ainsi l’Orchestre national de Palestine. Un passeport pour se produire enfin partout dans le monde. En effet, les autorisations de sorties temporaires du territoire sont désormais plus facile à obtenir. En 2015, il part jouer en France. Trois concerts à Paris, Lyon et Aix-en-Provence. Des instants gravés à jamais dans la mémoire de Raslan. Impressionné par le public, la grande scène… Un sentiment indescriptible pour lui.

Mais tous les voyages ne se déroulent pas aussi bien pour Raslan Ashour. En 2016, les autorités israéliennes ne l’autorisent pas à suivre l’Orchestre national en Grande-Bretagne. Le mois dernier, l’orchestre part en tournée pour deux concerts à Amman, puis à Birzeit et Nablus en Cisjordanie. Raslan reçoit l’autorisation de se produire en Jordanie, mais pas en Cisjordanie.

Une décision qu’il ne comprend pas. Il tente d’obtenir des explications, de négocier, mais rien n’y fait, il ne pourra pas jouer à Birzeit. Il part donc à Amman pour deux concerts, puis accompagne l’orchestre à Birzeit. Il doit alors quitter ses collègues musiciens pour rentrer à Gaza. Mais il arrive trop tard au check-point. Raslan sera bloqué à Birzeit et devra passer la nuit sur place comme l’un de ses collègues violoniste.

Tous deux vont finalement rejoindre l’orchestre et braver l’interdiction de jouer. Ce soir là, ils interprètent notamment le thème de Star Wars, le Boléro de Ravel et “Roméo et Juliette” de Prokofiev. Un défi lancé aux autorités israéliennes… A la sortie du concert, ils ne seront pas inquiétés, et pourront rejoindre Gaza le lendemain matin sans souci.

Mais comme plusieurs autres artistes avant lui, Raslan rêve maintenant de partir une bonne fois pour toute. Pour enfin jouer en liberté.


Amir Hassan : le poète de l’exil 

Amir Hassan est un poète de 27 ans. Il a quitté Gaza pour Paris il y a sept ans. Dès l’âge de 13 ans, Amir écrit des petits textes. Il y parle de la guerre, des bombardements…

En 2005, il publie un recueil de nouvelles. A l’époque, les tensions entre le Hamas et le Fatah sont fortes, mais Amir n’est pas politisé et ne comprend pas cette violence. « Un peuple qui n’a pas de terre, qui n’a pas d’armée et qui n’a pas d’Etat, mais qui se permet d’avoir une guerre civile ! » Dans ses textes, il se moque volontiers des hommes politiques au pouvoir, il tourne en ridicule le conflit, et ça plait. Les 300 premiers exemplaires se vendent comme des petits pains, il est très populaire auprès des jeunes. Amir passe plusieurs fois à la radio pour lire ses poèmes, débattre et critiquer les décisions des politiques.

« Le monde culturel a changé depuis l’arrivée au pouvoir du Hamas »

Mais cette liberté de parole ne dure pas. En 2006, le Hamas remporte les élections législatives. Petit à petit, les lois contre les artistes se durcissent. Les centres culturels, les radios, les cinémas ferment tour à tour…. Amir a vu la culture s’éteindre, tranquillement, sans vague.

Le 18ème anniversaire d’Amir est un véritable tournant pour lui. “Je n’avais jamais songé vivre au delà ! On vit dans un pays où il y a des bombes, tous les jours vous avez des amis qui meurent, c’est quotidien !” Il doit penser à son avenir, et s’inscrit par hasard au département français de l’université de Gaza.

Un jour, il découvre une bourse permettant de partir trois semaines à Perpignan. Il s’inscrit sans véritablement y croire. Il est accepté. Un voyage décisif pour lui. Il n’avait jamais même osé rêver sortir, et découvrir la vie en dehors de Gaza. “On a la télé oui, mais c’est en fait très abstrait pour nous”. En France, il découvre un nouveau monde. Les autoroutes, l’avion, le métro… “Ce qui m’a beaucoup impressionné, c’est la nature. On traverse la France en TGV, on voit la montagne, les lacs, des moutons. Tout ça, on ne le voit pas à Gaza. Il y a que des bâtiments, du nord au sud. Il n’y a même pas d’espaces vert.” Trois semaines de bonheur.

« On voit de belles maisons, je me suis dit : c’est le paradis ! »

Sortir au cinéma, boire des verres, se balader sur la plage, explorer la ville… Amir découvre un nouveau monde. Il voit des gens lire, écouter de la musique, aller au théâtre, inimaginable à Gaza. “On se rend compte de ce que c’est Gaza. Une prison. On ne connait rien de votre monde, rien !”. A Perpignan, Amir se sent libre pour la première fois. Découvre ce que c’est de vivre sans la guerre, le blocus, et lire le journal le matin sans découvrir qui est mort la veille dans le voisinage.

Un sentiment de liberté qui prend fin au bout de trois semaine. Pour Amir, le retour à Gaza est difficile. “Je ne pouvais plus adhérer à ce discours qui dit que tout est normal, que c’est notre vie, notre destin.” Sa famille ne veut pas l’entendre parler de ce qu’il a vu. Il ne peux plus partager, plus raconter. C’en est trop pour lui, il prend sa décision :  aller vivre en France.

Pendant un an, il regarde les médias et les films français – son préféré : “Le fabuleux destin d’Amelie Poulain” – et participe à tous les concours qui lui permettraient de venir en France. Son écriture change. Fini d’évoquer toujours de Gaza. Il parle des sentiments, de la vie et de l’espoir…

À 20 ans, il remporte un concours et obtient un permis de séjour. Sa famille reste à Gaza. Mais à son arrivé à Paris, c’est la douche froide. Il découvre le métro, la vie quotidienne… On est loin de la douceur de Perpignan, des balades, des soirées à l’opéra. Mais Amir se fait rapidement des amis, ils vont souvent au cinéma voir des films français, et c’est Amir qui connait le mieux les réalisateurs.

« Je suis réaliste, je regarde les autres pays, et je me dis tous les jours : « merci Dieu de m’avoir permis d’habiter ce beau pays » »

Maintenant il est professeur d’arabe dans une université française et participe à plusieurs colloques sur Gaza. Exilé à Paris, il résiste et écrit sur son pays.

 

Mousa Tawfiq et Thomas Bantchik

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